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Un samedi soir sur la Terre

Steve - 4 janvier 2012 - Des carpes et des hommes - Commentaires fermés

A l’heure où l’on parle beaucoup des records, du trafic de poisson, du business de la pêche, de la lutte privé-public, des divisions et divergences de points de vues, j’aimerais partager une petite histoire avec vous. Une histoire toute simple, sans prétention si ce n’est celle de mettre en abîme l’essence de ce qui nous relie tous les uns aux autres.

C’est l’histoire d’un record. Record pas incroyable, mais combat mémorable, souvenir impérissable, poisson reconnaissable et toutes sortes d’autres mots en -able qui rendent le récit beaucoup plus vendable. Normalement.

Pour l’anecdote, le plan d’eau sur lequel s’est déroulé cette petite histoire n’existe plus (cf Les inondations causent la rupture d’une berge à Ittre). Sans présent ni futur possible, il n’en reste plus qu’un souvenir, que voici conté …

En cette nuit de septembre 2010, il faisait nuit noire sur le vieux canal de Samme, à Virginal, dans le Brabant wallon. J’étais seul pour une session de 48h. La première nuit n’avait pas été très productive, mais le moins que je puisse dire, c’est que les astres étaient avec moi. Le ciel était dégagé, les étoiles scintillaient de mille feux, seuls résonnaient quelques cris d’oiseaux et autres craquements forestiers propices aux contes et autres histoires qui font peur. J’écoutais la nature parler. Et j’apprenais encore le silence, fasciné.

Après quelques saucisses grillées au feu de camp, et un peu de vin, je me levai pour ramener les lignes, changer les appâts et replacer le tout afin d’être opérationnel pour la dernière nuit. J’avais observé de l’activité en journée, mais le poisson ne mordait pas, il fallait donc changer de stratégie. C’est ce que je fis en montant deux minuscules billes de 8mm ananas que je plaçai sur un spot éloigné d’une petite centaine de mètres, en bordure, sur la berge opposée. Je décidai de ne plus amorcer afin de ne pas fausser la donne : deux autres spots avaient été chargés depuis 24h, avec des arômes carnés, il ne servait à rien de multiplier les zones attractives. En Belgique, nous n’avons pas le droit à l’erreur : la pêche dans le domaine public ne peut se pratiquer qu’à deux cannes. Tout en laissant une canne pêcher sur la zone amorcée, je tentai donc le tout pour le tout en misant sur un placement parfait de l’autre ligne. Cela fait, tandis que les braises du feu éclairaient encore un peu le campement, j’ôtai mes chaussettes et me couchai, la tente ouverte, à la recherche d’un sommeil réparateur que je ne tardai pas à trouver.

Tout est confus. Un bruit. Des bruits. Le noir. Que se passe-t-il ? D’autres bruits. Le brouillard dans ma tête. Que se passe-t-il, nom de Dieu ?!

Tout à coup, je repris mes esprits : c’était un départ ! J’attrapai la frontale et bondis hors du bedch’. Adrénaline en perfusion directe, je plongeai sur la canne, la saisis et ferrai la bête.

Contact.

La belle est loin et a pris pas mal de fil, mais dans une direction qui ne va pas me causer de problèmes : le canal est dégagé à cet endroit, et les dizaines de mètres qui entourent le spot constituent une vaste plaine vaseuse propice à la course de fond. Combien de temps a-t-elle tiré avant que je ne me réveille ? Par chance, l’endroit est dégagé et elle est bien piquée.

Je savoure, lâche le frein régulièrement pour la laisser repartir. Elle se bat bien, très bien même. Le combat est animé.

La frontale éteinte, je sens la rosée humide sous mes pieds nus, le ciel clair et étoilé explose le cadre, je ressens une joie immense. Une forme de plénitude. Et le silence, toujours. Je ne suis pas en contact avec un simple poisson, je suis relié à l’Univers tout entier. Mes sens sont en éveil, je ne forme plus qu’un avec le monde, je fais partie du tout, dans l’instant présent. Pas de passé, pas d’avenir, juste le moment présent. En symbiose totale avec les éléments.

Tout ce que je sais, à ce moment précis, c’est que je suis heureux et que je vis un moment de pur bonheur.

Un premier « plouf » retentit à une dizaine de mètres du bord. Ensuite un second. Impatient, j’allume la frontale pour tenter de jauger un peu mieux à qui j’ai à faire. La lumière a le don de redonner des forces à la belle qui, visiblement, ne souhaite pas être ainsi placée sous le feu des projecteurs. Elle reprend directement le fond en s’éloignant de quelques mètres. Comme pour accompagner la scène, mon moulin se met à chanter une douce mélodie, ininterrompue pendant quelques secondes qui semblent durer une éternité.

La Catana 3 livres se courbe de plus belle, en signe de reconnaissance.

Le moulin chante à nouveau, dame carpe m’offre une danse sous la lune, une valse à mille temps qui me donnera plus tard l’envie d’en faire un (petit) roman.

Quelques minutes passent encore au cours desquelles je n’ose plus allumer la frontale. La belle est là, à quelques mètres de moi. La berge est surélevée d’un bon mètre par rapport au niveau de l’eau, je m’agenouille et avance lentement l’épuisette que je cale sur ma cuisse. Dans un dernier sursaut d’orgueil, un plouf retentit encore, inutile : mademoiselle est au filet.

Je la remonte, le coeur battant et toujours dans l’obscurité. Le vent se lève un peu, dans un léger souffle, et retombe aussitôt. Sur le tapis, un poisson magnifique, aux formes superbes – un peu trapue pour une sauvageonne, à l’écaillure imparfaite mais avec une robe aux couleurs éclatantes : une bohémienne, de celles dont tout pêcheur de carpe s’éprend forcément.

Carpe sauvage

La photo n’est pas bonne, c’est normal, j’étais seul et vivais l’instant à fond. Ajoutez à cela que j’avais un appareil de piètre qualité, que je suis piètre photographe et nous sommes alors bien d’accord : cette photo est vraiment mauvaise !

Tout comme je ne l’ai pas nommée, allez savoir pourquoi, sans doute parce que je préfère garder le mystère d’une telle rencontre avec une belle inconnue, je ne l’ai pas mesurée non plus. Son poids approchait les 13 kg. Plus ou moins, car j’ai un peson de mauvaise qualité et je m’en fous royalement, comme je ne vise pas à battre le record du monde, 100 gr de plus ou de moins ne changeront pas ma vie ni celle de ma noble adversaire. Ce peson m’a été offert par un pêcheur, un jour, et c’est un bon souvenir que ce cadeau-là. Tant qu’il fonctionnera, je le garderai et n’en changerai pas. 13 kg donc.

Dans un dernier geste, je descends lentement l’épuisette dans l’eau et la retourne, un ultime plouf, puis plus rien que le silence.

Voilà.

Voilà pourquoi, quoi qu’il advienne, je n’oublierai jamais cette carpe. Pas bien grosse, certes, mais un véritable cadeau de la nature pour le pêcheur amateur que je suis. Une leçon d’ordinaire. Des moments comme celui-ci apportent de la sérénité, une forme de paix intérieure, de joie. Je suis juste heureux d’être-là, en symbiose avec la nature, les éléments qui m’entourent, l’Univers, je me sens bien et rien ne peut venir troubler cette paix. Ce genre de moment, mystique, c’est ce bonheur immense que me procure la pêche, qui me permet parfois de rester simple. Une forme de béatitude dans laquelle je ne peux que contempler la nature et faire partie du tout. C’est une leçon de vie.

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